18e dimanche du temps ordinaire — Année C — Luc 12, 13-21 — 3 août 2025
Très chers frères et sœurs,
Nous entendons quelqu’un interpeller Jésus en l’appelant : Maître… Jésus est-il un notaire à qui l’on demande un arbitrage dans le partage d’un héritage ?
La règle de l’époque est la suivante : le droit d’aînesse est appliqué pour ne pas réduire le patrimoine familial et le partage des biens mobiliers laisse une double part pour l’aîné, et jamais rien pour les filles. On a l’habitude de demander à un rabbin réputé l’arbitrage sur les questions de droit qui posent problème. L’homme qui interpelle Jésus souhaite obtenir la justice, tout simplement, en espérant que l’autorité de Jésus va obliger le partage de cet héritage avec son frère et lui obtenir sa petite part. Jésus n’a-t-il pas répété qu’il fallait partager et s’aimer les uns les autres.
La réponse de Jésus ressemble à un refus de se pencher sur cette injustice flagrante qui semble être à l’encontre de l’Évangile et même de la simple conscience humaine la plus élémentaire.
Jésus est en marche vers Jérusalem, la route qui le mène vers sa mort. Ces querelles passagères auxquelles il est confronté peuvent lui paraître bien dérisoires, et probablement qu’elles s’arrangeront avec la justice des hommes.
Jésus répond souvent par une énigme. C’est une habitude très culturelle de son époque. Il amorce la réflexion de son interlocuteur en donnant un tour presque excessif et paradoxal à ses paroles. Il répond à une question en posant à son tour une autre question. Très jeune, il a déjà cette disposition. Au Temple, lorsque ses parents le cherchent et le questionnent : « Mon enfant, pourquoi nous as-tu fait cela ? », il répond : « Comment se fait-il que vous m’ayez cherché ? » Marie et Joseph ne comprirent pas ce qu’il leur disait. Au début de sa vie publique, il semble refuser son premier miracle, à la demande de sa mère il répond : « Femme que me veux-tu ? Mon heure n’est pas encore venue. »
Plusieurs exemples nous font comprendre que Jésus ne donne pas de réponse directe, il veut que son interlocuteur aboutisse lui-même à trouver la réponse. Donc, ici, le refus d’entrer dans cette histoire d’héritage ne veut pas dire qu’il s’en désintéresse. La suite du récit va nous faire aborder sa pensée profonde.
Comme il y a deux dimanches de cela, avec Marthe et Marie, Jésus semble bien séparer les affaires temporelles (ici une affaire d’argent et de biens à posséder) et les affaires de son Père, celles du Ciel. On aurait peut-être tendance à demander à l’Évangile une sorte de garantie, de sacralisation de nos affaires du monde en annexant l’Évangile à nos convictions, à nos intérêts personnels. Jésus refuse de se mettre à notre place. Non, nous ne trouverons pas dans les textes de la Bible des solutions toutes faites, ce serait trop facile et aliénant de se décharger de notre responsabilité.
Le refus de Jésus à propos de cet héritage ne veut pas dire qu’il n’a rien à dire à propos des affaires de notre monde, sur les questions temporelles. Il met en garde contre l’âpreté du gain, contre une vie qui ne serait bâtie que sur la recherche de l’abondance et de la richesse. Non, l’essentiel n’est pas de se mettre au service de l’argent ou du profit, c’est de se mettre au service de la vie de nos frères et sœurs, avec lesquels nous marchons vers Dieu.
Le personnage de la parabole donne à entendre un véritable credo du parfait matérialiste. Son égoïsme est martelé par la répétition du JE, tout est à la première personne, et il arrive à se tutoyer en se parlant à lui-même ! Mais ni la possession de biens matériels ni l’argent n’achètent le temps, la richesse ne donne pas le bonheur. Différents passages mettent en avant le risque de ne pas discerner les vrais biens, le vrai sens de la vie. Dans la parabole, Dieu lui dit : « Tu es fou ! »
Rappelons-nous les 5 folles jeunes filles qui n’ont pas pris d’huile pour leurs lampes ou l’aveugle insensé et fou qui se laisse guider par un autre aveugle. Fou est celui qui réduit son horizon à la terre, à ses récoltes, ses greniers, son ventre, sa tirelire, son compte en banque ! Car la vie ne s’achève pas ici-bas. La richesse n’est pas mauvaise en soi, l’argent peut devenir bon, s’il n’est pas uniquement pour soi-même. Le psaume 61 nous dit : « …n’aspirez pas au profit. Si vous amassez des richesses, n’y mettez pas votre cœur ».
La pauvreté, dans le sens où Jésus l’entend (et dans le sens des Prophètes également) présuppose surtout notre liberté intérieure. Une liberté par rapport à l’avidité de possession et la soif du pouvoir. Il s’agit d’une réalité plus grande que la simple répartition des biens, qui reste dans le domaine matériel, malheureusement rarement mise en œuvre, car elle rend souvent les cœurs plus durs. Cette pauvreté est avant tout une purification de notre cœur, grâce à laquelle on reconnaît la possession de biens, de richesses, comme une responsabilité dans le monde, comme un devoir envers les autres en se plaçant sous le regard de Dieu et en se laissant guider par le Christ. Notre liberté intérieure est la seule façon de pouvoir dépasser la corruption, la convoitise, l’avidité, la cupidité qui toujours dévastent notre monde.
Cette liberté ne peut être trouvée que si Dieu devient notre richesse, elle ne peut être atteinte que dans la patience des petits et multiples sacrifices, des services que nous rendons, des partages que nous sommes appelés à réaliser chaque jour, par lesquels se développe cette richesse divine, comme une véritable Liberté. Ne baissons pas les bras face à l’absence presque totale du partage des biens dans ce monde qui est le nôtre, mais interrogeons-nous sur nos comportements dans tout ce qui concerne l’économie, l’abondance et les richesses. Exerçons-nous à donner, mais aussi à recevoir, pour que notre chemin vers Dieu ne soit pas un sentier personnel borné à la première personne comme dans la parabole, car le Royaume de Dieu se construit déjà sur la terre, dans notre monde, y compris à l’aide de l’argent et des biens matériels, quand il sert à l’amour du prochain.
Partageons les richesses d’ici-bas pour mieux savoir partager les réalités d’en haut, comme dit saint Paul, partageons tout avec ceux qui nous entourent et nous deviendrons riches en vue de Dieu.
Philippe
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