Très chers frères et sœurs,
Si nous devions voter pour l’une des deux femmes que Jésus rencontre sur la route vers Jérusalem, choisirions-nous Marthe ou Marie ? Pour Jésus, il n’y a pas de classement entre les deux, il observe le comportement de chacune d’elles et entend bien les reproches que Marie exprime à l’encontre de sa sœur. Sa réaction ne sera pas contre celle qui est accaparée par les multiples occupations du service, mais profitant de cette petite opposition entre les deux sœurs, Jésus en vient à signifier ce qu’est l’essentiel et ce qui est nécessaire, pour garder une foi vivante.
Méfions-nous de voir les événements exposés dans les évangiles de façon trop tranchée. Jésus présente souvent des situations bien opposées, pour nous amener à réfléchir sur notre façon de vivre. Rappelons-nous le chapitre 25 de Matthieu, avec ce passage souvent appelé Le Jugement dernier. Sommes-nous des brebis ou des chèvres ? Avons-nous suffisamment d’attention pour nos frères et sœurs qui sont dans le besoin, prenons-nous le temps de rendre visite à ceux qui souffrent ? Jésus nous conduit au fond de notre cœur, à l’intime de notre conscience. Ne sommes-nous pas partagés dans nos attitudes ? Parfois brebis, parfois chèvre ; tantôt Marthe, tantôt Marie.

Mais contrairement à ce Jugement dernier, ici, avec les deux sœurs de Lazare, Marthe et Marie, il n’est pas question de maudire l’attitude de Marthe occupée par le service, pour lequel elle s’agite et se donne du souci. Certains biblistes ont vu, dans la remarque de Marthe, une certaine forme de jalousie envers sa sœur. N’allons pas jusque-là, mais posons-nous de préférence la question au sujet de cette remarque adressée à Jésus plutôt que directement à Marie. Pourquoi vient-elle se plaindre au Seigneur ? Les enfants à l’école auraient dit : c’est une rapporteuse ! Elle se plaint à Jésus parce que l’agitation de Marthe c’est l’affaire du monde et écouter Jésus c’est une affaire du Ciel, notre équilibre entre le spirituel et le matériel est exposé dans cette plainte. Pour les affaires du Ciel, il n’y a que le Seigneur qui puisse faire quelque chose pour nous.
Pour recevoir Jésus comme il se doit, Marthe prépare le repas, n’est-ce pas un devoir d’accueil tout à fait estimable ? Servir Jésus, c’est précieux ! Effectuer toutes sortes de tâches ménagères, mais aussi préparer pour la messe : les vases, les linges, fleurir l’église, revêtir ses vêtements du dimanche, son aube, jouer à l’orgue, c’est important aussi ! Mais là n’est pas l’essentiel. Nous devons tenter de recentrer notre foi, en tout temps, sur notre relation à Dieu. Les préoccupations extérieures dont nous avons la charge ne doivent pas prendre plus d’importance que notre disposition à recevoir le don de Dieu, c’est-à-dire recevoir Dieu lui-même ! Par l’écoute de sa parole et le partage de son eucharistie, Dieu veut se donner à nous,
tel est le don de tous les dons.

Ce dimanche, avec sa visite chez Marthe et Marie, Jésus nous montre la meilleure part, la seule chose nécessaire pour vivre de notre foi : écouter sa Parole. Pour autant, rien n’est amoindri dans la valeur du service. Mais ce service ne doit pas nous amener à être tiraillés, dissipés dans le souci et l’agitation. Le service et l’écoute de la Parole sont les deux facettes complémentaires et inséparables de la vie d’un disciple de Jésus : l’action et l’écoute.
Au sein des communautés religieuses, il y a une recherche permanente d’équilibre entre l’action qui comporte le travail, les tâches ménagères de toutes sortes et le temps consacré à Dieu, par la prière, le silence et l’écoute de sa parole. Les religieux et religieuses tentent de trouver la présence du Seigneur dans leurs occupations quotidiennes, mais elles consacrent, plusieurs fois par jour, un temps exclusivement réservé à Dieu. Et nous, avons-nous les uns les autres, une expérience de ce type ? Une personne me confiait un jour : je prie sans cesse, en conduisant, en faisant les courses, en préparant le repas. Chacun peut vivre sa relation à Dieu de sa propre initiative, en toute liberté, mais attention, même notre prière peut être encombrée par nos agitations, nos paroles multipliées et nos attitudes parfois trop répétitives et trop codifiées.
Cela pourra paraître paradoxale et choquant à certaines personnes le fait de laisser taire nos désirs, d’oublier nos attentes, nos préoccupations, nos inquiétudes, pour faire une prière très simple et épurée, en l’accompagnant d’une méditation silencieuse, après avoir écouté et médité la Parole de Dieu, pour ne prêter attention qu’à Dieu, qui est là, secrètement présent et qui essaye de nous couler dans sa volonté à Lui. Marthe tendait peut-être une oreille aux paroles de Jésus, en préparant tout pour le recevoir, mais Marie avait compris que s’asseoir aux pieds du Seigneur était la meilleure part.
Il faut toujours se méfier d’extrapoler sur ce qui est écrit dans l’Évangile, mais sans rien changé à ce passage raconté par Luc, des enfants du catéchisme avaient imaginé une tournure un peu différente de ce passage : les deux sœurs s’installent pour écouter Jésus et un peu plus tard, toutes les deux s’activent à préparer le repas avec l’aide de Jésus qui épluche les légumes !
Les textes d’aujourd’hui expriment la très grande importance de l’accueil, que l’on peut appeler en terme chrétien : l’Hospitalité. Que ce soit celle que l’on doit faire à l’étranger de passage, comme Abraham dans le livre de la Genèse ; ou l’accueil que Dieu nous fait, comme dans le psaume ; l’accueil de la mission qui nous est confiée, comme dans la lettre aux Colossiens et enfin, l’accueil réservé à Dieu, comme dans l’Évangile.
En guise de conclusion de cette méditation sur l’accueil, je souhaite vous partager ce beau verset de la lettre aux Hébreux auquel je repense chaque fois que je m’arrête en voiture pour prendre une personne qui fait de l’auto-stop : « N’oubliez pas l’hospitalité : elle a permis à certains, sans le savoir, de recevoir chez eux des anges. » — Amen.
Philippe
†
