La lettre d’Antoine

Chère Maman, 
Tout d’abord, je ne pensais pas, 
que j’allais devoir écrire ce genre de texte. 
Des lettres, des mails, des textos, des cartes postales oui. 
Mais ce texte là non. 
Je ne pensais vraiment pas. 
Alors je cherche les mots. 
Stupéfaction, sidération, douleur, déchirure… 
Je cherche les mots, maladroitement, je bafouille, bredouille…
Que dire qui semblerait définitif ?
Que dire de la puissance d’une vie ? De sa complexité ?
Que dire qui ne t’enferme pas ?
Que dire et comment dire ? 
Et tandis que le sol se dérobe sous mes pieds
Je me raccroche à une branche familiale et verdoyante venue de loin.
Mon père, dans un de ses ouvrages, qui disait que : 
les mots sont des chiens d’aveugle… 
Alors soit… Je vais me laisser guider et voir ce qui s’ouvre, voir quel chemin cela peut dessiner… Et, au milieu du marasme, comme le retour du fils prodigue, un groupe de mots, un début de phrase s’impose. 
Il apparaît, superbe, emprunté au réel, jaillis de celui-ci.
Beaucoup, moi y compris, ont eu cette même réaction face à la soudaineté de la chose : nous disions tous et toutes : 
Mais pourtant, il y a encore quelques jours ta mère et moi… 
Et c’est vrai, 
Il y a encore quelques jours nous nous sommes parlé au téléphone, 
Il y a encore quelques jours, tu parlais à tes voisins et voisines, 
Il y a encore quelques jours, tu riais, tu écoutais, tu lisais et citais la bible. 
Il y a encore quelques jours, tu étais présente sur ton quai, dans Marans, dans tes marais… 
Il y a encore quelques jours tu préparais ou corrigeais un énième colloque, tu faisais des recherches historiques, tu lisais un livre que je t’avais fait parvenir.
Il y a encore quelques jours, tu participais à un repas à Fontpatour, du côté de chez l’ami Jean Pierre. 
Tu distribuais sourires et attention à l’entour. 
Tu habitais ton corps, tu habitais chez nous, tu habitais nos conversations. 
Il y a encore quelques jours, 
Je t’envoyais par mail, en pleine canicule, une image détournée montrant Jésus au bord d’un lac qui regardait tristement la fraîcheur de celui-ci et ses apôtres qui se baignaient dedans. Et Jésus se disait tristement  : Père c’est injuste, ils sont tous dans l’eau et moi je ne peux pas ! 
Et Il y a encore quelques jours, tu me répondais : 
Très subtil, mon cher fils. Mais attention, tout fait corps dans la Bible. Certes, Jésus  a marché sur les eaux, mais il s’est immergé dans l’eau du Jourdain lors de son baptême par Jean le Baptiste, cf  Matthieu (3, 13-17), Luc (3, 21-22), Marc (1, 9-11). Donc, entrer dans l’eau, il pouvait le faire aussi…
Et merci pour les photos de Martinique. Magnifiques est l’endroit. Je me réjouis aussi des projets qui se dessinent.
Merci de me donner l’adresse du lieu où vous demeurez, je suis incapable de répondre aux questions récurrentes des amis qui me demandent où vous êtes dans l’île. 
Que vos projets vous portent. Passe le bonjour à Malika, à Sébastien et la petite Lily et bien évidement une caresse à Chouilla le chat et à Kiki Jackson le lapin. 
Je t’embrasse,
Maman
Il y a encore quelques jours, 
Tu vaquais à tes occupations résolument tournés vers les autres. 
Tu tenais table ouverte comme à ton habitude. 
Table ouverte, 
Depuis que je suis né. 
Grande table en bois que deux bancs accompagnent dans la cuisine de Marans. 
Grande table accueillante, 
Où s’est attablé tant de fois l’amitié et son cortège de discussions animées et de fou-rire. 
Où coulaient à flot tant les sourires que les breuvages.
Où pétillaient les coupes et nos regards affectueux redevenus neufs pour l’occasion.
Où le temps s’arrêtait et nous habitions tous et toutes enfin sous le même ciel. 
Où le monde se refaisait plus beau, plus grand, plus solidaire, plus lumineux. 
Car, c’était cela le miracle, à ton contact les mets du réel se transformaient en lumière. Le rôti chassait les nuages, le vin adoucissait les contours, nos paroles devenaient des oiseaux.
Ensemble autour de cette table nous mangions de la lumière. 
Et la tienne, chère maman, 
Si douce et reconnue par de nombreuses personnes,
Il y a encore quelques jours, 
Elle brillait encore. 
Et gageons qu’elle ne s’éteindra pas, qu’elle brillera encore.
Ils sont nombreux et nombreuses à m’en parler de ta lumière. 
Tellement qu’entre les larmes j’en suis aveuglé. 
Aveuglé de lumière, d’amour et d’humanité. 
Avec Papa et toi, tout le monde avait sa place autour de la table. 
Avait le droit de cité. Avait le droit d’être et de dire. 
Sans distinction aucune. 
A l’heure où le monde se déchire, 
Où les autres, quels qu’il soient, deviennent l’alibi pratique à la division.
Il y avait autour de cette table des repas d’humanité et de partage. 
Où la différence se partageait avec bonheur. 
Où la différence ne prenait rien à l’autre mais l’enrichissait. 
Toi, papa ainsi que vos nombreux amis qui ont participé à ma construction, 
m’avaient appris dès mon plus jeune âge les joies et les bienfaits de l’amitié. 
Et tu n’avais de cesse de t’en émerveiller. 
A ce sujet je me rappelle de ce texte de la Philosophe Simone Weil qui occupe une place tellement importante dans ma vie et que je t’avais envoyé. Elle disait :
L’amitié doit être une joie gratuite comme celle que donne l’art, ou la vie. Elle est de l’ordre de la grâce. Désirer échapper à la solitude est une lâcheté. L’amitié ne se recherche pas, ne se rêve pas, ne se désire pas ; elle s’exerce. C’est une vertu.  L’amitié ne se laisse pas détacher de la réalité, pas plus que le beau. Elle constitue un miracle, comme le beau qui parle à tous les cœurs. Et le miracle consiste simplement dans le fait qu’elle existe. 
L’amitié chez nous était un sujet récurrent et d’émerveillement. 
Et celle que tu pratiquais, ce n’était pas de l’amitié de livre. 
Ce n’était pas de l’amitié de théorie. 
Ce n’était pas de l’amitié de façade,
Ce n’était pas de la stratégique, de la rêveuse ou de l’utopique.
Elle n’était pas là pour combler un vide, pour pallier une quelconque solitude. 
Non.
C’est un ancrage dans le réel. 
Une manière joyeuse, humble et douce d’habiter le monde.
D’avoir un peu prise sur lui, de le modifier à l’échelle.
C’est un partage du réel, du sensible. 
L’amitié, c’était des actes bien concrets. 
L’amitié, c’était des voyages autour du monde, des souvenirs à n’en plus finir qu’on se raconte à qui mieux mieux pour les revivre encore et encore tellement nous avons soif d’amitié et de beau. 
L’amitié, c’était chaque Année les montagnes et le Village de Lescun. 
Il y a encore quelques jours, tu me disais le bonheur d’y retourner cette année. 
L’amitié, c’est cette joie retrouvée depuis deux ans de passer ensemble chez ton amie d’enfance Pierrette mère de mes amis d’enfance les Jumeaux. 
L’amitié, c’est aussi celle que tu me racontais à chaque fois que l’on se retrouvait, tes longs monologues sur la vie Marandaise, sur ta vie. Ici. 
Je suis une fille du marais tu me disais. 
Tu ne peux pas savoir quelle joie c’était pour moi de te savoir entourée, aimée, active. 
Tu ne peux pas savoir les mots, les attentions que je reçois à ton égard. 
Tu ne peux pas savoir le bien que tu fais autour de toi. 
Pour ma part, j’ai baigné et grandi dans l’amour. 
Jouant à cache cache avec la vie, les mots et l’humour valeur Ô combien cardinale de notre famille. 
Et mes amis sont devenus les vôtres au fil du temps.
Et les vôtres sont devenus les miens. 
Et tous, aujourd’hui, présents ou absents t’entourent et m’entourent de leur affection. 
Tous et toutes s’attablent encore une fois à tes côtés,
Tous et toutes prennent place
Autour de cette table ouverte à l’inconnu dans tous les sens du terme. 
Cette table d’amour et de douce folie.
Cette table où il n’était pas rare qu’un livre s’ouvre en plein repas pour en goûter une citation. Ce sera ici Simone Weil encore tant elle m’aide au quotidien, tant nous en avons parlé ensemble. Et Simone dit : 
Combien de fois la clarté des étoiles, le bruit des vagues de la mer, le silence de l’heure qui précède l’aube viennent-ils vainement se proposer à l’attention des hommes ?
Et elle dit encore « toute douleur qui ne détache pas est de la douleur perdue. » 
Et sois en certaine, cette douleur ne sera pas perdu car ce que tu as offert au monde est inépuisable. 
Alors chère Maman, 
Puisse ton souvenir briller en nous.
Nous porter et nous élever.
Nous aider à faire en sorte que nos tables et nos cœurs restent ouverts au monde, à l’inconnu, à l’inattendu, à l’infini. 
Je t’embrasse. 
Embrasse papa, l’ami Jean-Pierre et les amis partis trop tôt.
Ton fils qui t’aime. 
Antoine