« L’idéal de Charles de Foucauld aurait été d’être plus pauvre que le Christ » (ENTRETIEN)

Publié le 12 juin 2020

« Toute sa vie, Charles de Foucauld a cherché à imiter Jésus dans la plus extrême pauvreté, la prière et l’Eucharistie en le vivant au milieu de population ne connaissant pas du tout l’Evangile ». Pour le Père Albert Yon, prêtre du diocèse de La Rochelle et Saintes et membre de la fraternité sacerdotale Jesus Caritas, celui que le pape François a récemment décidé de canoniser demeure un modèle de sainteté tant pour les prêtres que les laïcs.

Comment êtes-vous relié au bienheureux Charles de Foucault ?

J’ai fait connaissance avec le Père de Foucauld (1858-1916) lorsque j’étais au séminaire à La Rochelle. Comme beaucoup de jeunes de ma génération, j’avais lu l’ouvrage de René Bazin sur Charles de Foucauld. Ce fut ma première rencontre avec cet ancien Saint-Cyrien devenu explorateur au Maroc puis ermite au Sahara. Plus tard, lorsque j’étais au grand séminaire, a circulé un livre de René Voillaume (prêtre du diocèse de Versailles et fondateur de la congrégation des Petits Frères de Jésus, NDLR), intulé ‘Au cœur des masses’.

Charles de Foucauld a-t-il eu des disciples de son vivant ?

Charles de Foucauld aurait rêvé avoir des disciples mais il n’en a jamais eu. De toute manière, il leur aurait mené une vie impossible… Un moment, il avait pensé que Louis Massignon (1883-1962) – un universitaire et islamologue français – viendrait le rejoindre, mais cela ne s’est jamais fait. Si bien qu’à la fin de sa vie, le Père de Foucauld avait simplement imaginé trouver des volontaires en France pour constituer ce qu’il avait appelé « l’Union », une sorte de confrérie dans laquelle pouvaient se retrouver des prêtres, des religieux et des laïcs. Par la prière, ces membres porteraient le souci de la mission et essaieraient d’être porteurs de l’Evangile là où ils vivraient. Mais cela, sans former de congrégation.

Quand apparaissent les premiers imitateurs de Charles de Foucauld ?

Bien plus tard ! René Voillaume ainsi que d’autres prêtres du diocèse de Versailles ont été touchés par la figure de Charles de Foucauld et cela leur a donné envie de créer une congrégation. C’est ainsi que sont nés les Petits Frères de Jésus en 1933. La même année, en Belgique, se forment les Petites Sœurs du Sacré-Cœur. Six ans plus tard, une religieuse française – Sœur Magdeleine de Jésus – se lance à son tour dans cette aventure en créant une congrégation religieuse de contemplatives au milieu du monde : les Petites Sœurs de Jésus.

A quel moment vous est-il venu à l’esprit de suivre à votre tour les traces de Charles de Foucauld ?

Déjà au grand séminaire, j’étais en contact avec deux prêtres œuvrant à l’Aumônerie de la mer, à La Rochelle. Ces derniers ont rapidement adhéré à l’esprit de Charles de Foucauld. C’est donc par eux que j’ai attrapé ce « virus ». Ensuite, j’ai été appelé à faire mon service militaire en Algérie où j’ai rencontré une fraternité des Petits frères de Jésus. J’avais alors sympathisé avec eux. A ce moment, j’avais rêvé d’aller jusqu’à Tamanrasset, lieu de l’ermitage du Père de Foucauld. Je n’en ai jamais eu l’occasion mais j’ai gardé ce rêve dans un coin de ma tête. Lorsque j’ai été ordonné prêtre, en 1960 (on fête cette année les 60 ans d’ordination du Père Albert Yon, NDLR), j’ai adhéré à une fraternité : la fraternité sacerdotale Jesus Caritas, une association de prêtres diocésains. Depuis que je suis prêtre, j’ai toujours été en lien avec une fraternité sacerdotale que ce soit ici en Charente-Maritime ou au Niger où j’ai été envoyé en tant que prêtre Fidei donum.

Quelle a été votre réaction lorsque vous avez appris la nouvelle de la reconnaissance d’un deuxième miracle attribué à Charles de Foucauld ouvrant la voie à sa canonisation ?

Sa béatification, en 2005, avait déjà été une première étape importante. Je n’avais alors pas été à Rome mais selon les échos que j’en ai eu, cela avait été un grand moment ! Cette fois-ci, c’est de sa canonisation dont on parle : c’est une joie mais ce n’est pas pour autant une surprise. On savait déjà que d’ici la fin de l’année, cela allait arriver. On peut aussi se dire que ça a été très long car Charles de Foucauld est quand même mort le 1er décembre 1916 ! En résumé, nous ne pouvons que nous réjouir de cette reconnaissance officielle de l’Eglise de la sainteté de Charles de Foucauld.

Vous l’avez donc toujours considéré comme un saint ?

Tout dépend de ce que l’on met derrière le mot « sainteté ». Souvent, lorsque les gens parlent de sainteté, ils voient un modèle extraordinaire de vertu… Personnellement, je préfère l’expression qu’utilise le pape François dans son exhortation apostolique Gaudete et exsultate (2018) : « la sainteté de la porte d’à côté ». Ce qui est certain, c’est que n’avons pas attendu cette officialisation pour le reconnaître dans tout ce qu’il a pu nous apporter.

Quelle est l’actualité du message de Charles de Foucauld ? Comment peut-il encore parler aux prêtres ou aux séminaristes d’aujourd’hui ?

Son message peut parler non seulement aux chrétiens – prêtres, religieux ou laïcs – mais aussi aux hommes qui ne se réclament pas de la foi en Jésus. Certaines personnes sont attachées à Charles de Foucauld sans pour autant partager notre foi : ils aiment cet homme qui a vécu au quotidien une fraternité universelle, une amitié avec tout être humain. C’est aussi un modèle de pauvreté. L’idéal de Charles de Foucauld aurait été d’être plus pauvre que le Christ. Mais l’abbé Huvelin (un prêtre qui a largement participé à la conversion de Charles de Foucauld, NDLR) lui a dit un jour : « Jésus a pris la dernière place, personne ne pourra la lui ravir ». Charles a alors cherché comment prendre l’avant-dernière place. Son idée a toujours été : ce Jésus que j’ai découvert et que j’essaie d’imiter, je veux le faire connaître parce que ce Jésus, c’est l’amour de Dieu. Il a d’ailleurs choisi de se faire appeler Charles de Jésus et a pris pour devise : « Jesus Caritas ». L’abbé Huvelin a d’ailleurs dit de lui « qu’il a fait de la religion un amour ». Toute sa vie, il a cherché à imiter Jésus dans la plus extrême pauvreté, la prière et l’Eucharistie en le vivant au milieu des populations ne connaissant pas du tout d’Evangile.

En résumé, que peut-on retenir de l’esprit de Charles de Foucauld ?

Par amour de Jésus, vivre là où l’on est la vie ordinaire, « la vie de Nazareth », en essayant d’y mettre le plus de bonté et d’amour possible. Charles de Foucauld avait voulu se faire « le petit frère universel », notamment dans les dix dernières années de sa vie au milieu des Touaregs dont il a appris la langue et conçu un dictionnaire et une grammaire. C’est cette ligne qu’il a essayé de tenir tout au long de sa vie et c’est ce que les prêtres, les religieux et les laïcs qui l’ont suivi ont retenu de son message.

Propos recueillis à la Maison diocésaine de Saintes par Paul-Ambroise de Dinechin