Homélie donnée par Mgr Colomb dimanche 5 juillet

Publié le 7 juillet 2020

                      14e dimanche T.O                                                                                    

Za 9, 9-10; Ps : 144, 1-2, 8-9, 10-11, 13cd-14; Rm 8, 9.11-13;  Mt 11, 25-30

“Il y a des chrétiens qui semblent avoir un air de Carême sans Pâques”, nous prévient le pape François (La Joie de l’Evangile n° 6). Les cris de joie, l’exultation semblent bannis de leurs vies.

Sommes-nous de ces chrétiens-là, de ceux qui semblent ne pas avoir compris toute la joie qui irrigue  l’œuvre du Salut ? C’est la joie à laquelle Zacharie invite ses contemporains au retour de l’Exil. La vie est difficile, parfois cruelle, les épreuves sont nombreuses et la joie n’est pas toujours au rendez-vous. Pourtant, si nous croyons aux promesses du Salut, si nous prenons au sérieux les paroles du Christ, l’enseignement de l’Eglise, si nous contemplons la vie des saints, la joie devrait trouver sa place dans notre vie, au-delà des tourments, la joie de pouvoir faire le bien, de se donner à la suite du Christ. “Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés” (Jn 15,9-11), nous dit Jésus. Il  nous propose de nous mettre à son école, de prendre sur nous son fardeau car à sa suite, nous trouverons le repos, et dans l’Esprit nous découvrirons la vraie joie. L’Eglise nous soutient et nous accompagne pour découvrir cette vraie joie, celle qui nous est donnée dans la contemplation du Christ ressuscité, dans la célébration des sacrements, cette joie que nulle ne pourra nous ravir (Jn 16, 19 et s).

La joie, don de l’Esprit Saint

Le joug était une pièce de bois destinée à lier deux bêtes entre elles pour faciliter le travail aux champs. Ainsi entravés, les animaux étaient plus faciles à diriger. Ils n’étaient pas tentés de quitter le droit chemin, de s’éloigner de la tâche à accomplir. Têtes baissées, ils avançaient sans rien voir autour d’eux. La religion des  pharisiens, au temps de Jésus, n’était qu’une suite de préceptes sans vie, un joug difficile à porter. C’est le cas aujourd’hui dans de nombreuses sectes. Aux pharisiens, Jésus s’adressait en disant : “malheureux êtes-vous, parce que vous chargez les gens de fardeaux impossibles à porter, et vous-mêmes, vous ne touchez même pas ces fardeaux d’un seul doigt” (Lc 11,46). Toutes les prescriptions et règles venues se rajouter à la Loi au fil des siècles en pervertissaient l’esprit au profit de la lettre.

Avant de rencontrer le Christ ressuscité, c’est bien à l’application de ces multiples règles  que Paul s’appliquait. Le zèle qui le dévorait le poussait à persécuter les chrétiens, sans doute trop libres à ses yeux. Il vivait “sous l’emprise de la chair” c’est-à-dire comme un homme qui n’a pas été visité par l’Esprit-Saint. Etre visité par l’Esprit-Saint, accepter qu’il fasse en nous sa demeure, même imparfaitement, c’est nous ouvrir à la joie du ressuscité, en passant de la Loi à l’Esprit. L’Esprit- Saint remodèle notre être profond, plus qu’il n’édicte des préceptes. Il nous  rend capables de reconnaître en Dieu notre Père  et de dire avec le Christ “Abba” (Rm 8, 2.15). Cet esprit nous délivre de l’illusion d’une humanité tournée vers le succès extérieur et nous ouvre les yeux sur l’humanité engendrée par l’amour divin lui-même. C’est ce que veut nous dire Saint Paul en distinguant l’esprit et la chair.

Si nous vivons notre foi comme une charge, un fardeau à porter, c’est qu’une partie de nous est fermée à cette œuvre de régénération de notre être mortel par l’Esprit-Saint. La joie des apôtres, celle des disciples du Christ, est un des fruits de l’Esprit-Saint répandu à la Pentecôte (Ga 5,22). Elle n’a pas son origine dans une œuvre humaine, dans un sentiment, dans la possession de quelque bien matériel.  Comme la vie elle-même, la joie est un don gratuit que Dieu a fait aux hommes.  Par la visite de l’ange à la Vierge Marie, la joie est redonnée aux hommes : “Réjouis-toi, comblée de grâces…” (Lc 1,28). Prémisses de l’humanité nouvelle, Jean-Baptiste tressaille de joie dans le sein de sa mère Elisabeth et Marie s’exclame “mon Esprit tressaille de joie en Dieu mon sauveur”. Aujourd’hui nous pouvons nous aussi nous réjouir car nos noms sont inscrits dans les Cieux (Lc 10,20). C’est le sens de la dette dont parle l’apôtre Paul dans la lettre aux Romains. Pour laisser le Fils nous révéler le vrai visage du Père, il faut que nous entrions dans la joie et la liberté vraies des enfants de Dieu. Et cela n’est donné qu’aux tout-petits. Cela est offert par l’Eglise.

Marcher ensemble dans la joie du Salut

Si nous cherchons à aborder le mystère d’un Dieu dont le nom est Amour, un Dieu qui se fait homme et se livre entre les mains des hommes, notre intelligence n’y suffira pas. Ce mystère se dérobe à l’intelligence des “sages et des savants” pour se révéler aux petits, comme nous le rapporte l’évangéliste Saint Matthieu. Il n’est pas interdit ou impossible de penser les mystères de la Révélation, ce serait manquer de respect à nos théologiens, aux docteurs de l’Eglise dont certains furent de grands mystiques ! Mais il y a aussi toutes  les “âmes faibles et imparfaites”, celles dont Sainte Thérèse de Lisieux avait le souci. Pour ces âmes-là, si nombreuses,  il existe une autre voie pour accéder à la sainteté : la voie de la simplicité, de l’humilité, de l’abandon à la miséricorde de Dieu. Il n’y a pas  de condamnation de l’intelligence et du savoir. Il y a  révélation d’un ordre nouveau des choses auquel le vieil homme ne peut rien comprendre, sauf à se laisser séduire par l’Esprit et à entrer sur le chemin du messie crucifié, sauf à prendre au sérieux l’esprit de béatitudes : heureux les pauvres de cœur, heureux les cœurs purs, heureux ceux qui sont doux et humbles de cœur…. Evidemment ces paroles ne sont pas dans l’air du temps ! C’est un combat de chaque jour pour le croyant d’essayer de faire vivre l’esprit des béatitudes, la “joie de l’évangile” dans ce monde où l’argent est une fin en soi, le pouvoir, un but et non plus un service, où l’homme prendrait volontiers la place de Dieu en décidant de la vie et de la mort.  Mais nous ne sommes pas seuls ! La Parole de Dieu reçue dans le secret de nos cœurs, nous la recevons aussi en Eglise où elle est proclamée et reconnue comme vérité éternelle, où elle est célébrée. Venir à la messe, confesser ses fautes, faire baptiser et instruire ses enfants, ce ne sont pas des fardeaux supplémentaires à porter !  C’est reconnaître que nous aussi nous sommes des pauvres, des tout-petits, face à l’immensité de Dieu, de son amour, de son don, de sa joie. Tout cela nous ne pouvons le porter seuls. Nous avons besoin de frères, de nourriture, de miséricorde pour entendre et vivre ce qui a été caché aux sages et aux savants.  Où est notre joie, où est notre trésor ? Notre joie, notre trésor, c’est Dieu et sa Parole, le Christ mort et ressuscité pour nous, le Christ vivant à tout jamais, présent en vérité ici et maintenant dans l’Eglise qui le célèbre. Chers frères et sœurs, interrogeons-nous ! Comment parlerons-nous de l’évangile à ceux qui nous entourent ? Aurons-nous la courage et la clairvoyance du prophète Zacharie annonçant la venue du messie, humble et monté sur un petit âne ? Serons-nous de ceux dont les voisins pourront dire : voyez comme ils s’aiment ? Si c’est le cas, la parole germera chez les humbles de ce monde auxquels elle est destinée.

+ Georges Colomb

Évêque de La Rochelle et Saintes